Affichage des articles dont le libellé est Cyrulnik Boris. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Cyrulnik Boris. Afficher tous les articles

12 juillet 2024

Comment expliquer le Mal ? (1/2)

Comparant les animaux et les hommes, convoquant une somme inégalée de connaissances et d’expériences cliniques, Boris Cyrulnik nous fait ressentir et comprendre la violence du monde et les racines de la guerre. Morceaux choisis dans ce dialogue avec Fabrice Midal: Si les animaux peuvent se battre à mort pour leur survie, ils sont incapables à l'instar des hommes de commettre des génocides. Alors pourquoi les être humains sont capables de tuer et de rentrer chez eux sans aucune culpabilité ? Ce qui distingue la société humaine du règne animal est la capacité des humains à verbaliser et créer des artifices qui peuvent produire de belles choses comme l'art, la culture, mais aussi des choses horribles comme le meurtre, la guerre, l'esclavage qui sont des représentations délirantes, répondant à une certaine logique déshumanisante comme celle qui prévalait au maintien de l'esclavage jusqu'à la fin du XIXème siècle par crainte que le prix mondial du sucre n'augmente pour les consommateurs (..) Le langage totalitaire est très doué pour faire des slogans qui arrêtent la pensée. Dans un slogan, on n'a plus besoin de penser. C'est le confort dans la servitude qui séduit autant les foules. (..) Pourquoi les filles sont-elles moins violentes que les garçons ? L'effet peut s'expliquer en partie par les hormones, mais c'est surtout le milieu éducatif et affectif qui conditionne l'enfant à s'exprimer par la parole ou, à défaut, par des actes violents. (..) Les régimes totalitaires censurent la littérature parce que l'accès aux récits permet de se confronter à l'altérité et développe l'empathie humaine, a contrario du discours haineux qui ne visent que la destruction de celui qui pense différemment et doit être exterminé pour ça par un bourreau ayant la conscience du devoir accompli et, donc, sans la moindre culpabilité ressentie. (..) En résumé, on peut dire que c'est par le langage totalitaire qu'ont été créés les boucs émissaires (juifs, sages-femmes, sorcières, étrangers, etc.) et que l'on voit réapparaître tragiquement aujourd'hui dans certains pays où les peuples entretiennent subitement une fascination morbide et mortifère à l'égard d'un pouvoir dictatorial qui tôt ou tard voudra s'étendre par la guerre selon le triptyque infernal: prédation, spoliation et enrichissement criminel des envahisseurs.


Au procès de Nuremberg (1946), il s'est posé la question par rapport au régime de nazi de savoir jusqu'à quel point le principe de la légalité doit prévaloir sur celui de la justice et de la morale dans la mesure où les accusés se défendirent en déclarant avoir été de simples exécutants contraints d'agir par ordre ou, à défaut, d'être punis pour toute forme de dissidence. Cependant, l'historien Christopher Browning, spécialisé dans la Shoah, a prouvé que des hommes ordinaires, ni particulièrement nazis, ni obsessionnellement antisémites, ont agi avec un zèle meurtrier pour éradiquer les juifs de Pologne. Cette affirmation trouve sa source dans ses ouvrages de recherche où l'on trouve la citation suivante: «Après l'exposé de la mission qui était confiée au bataillon, à savoir l'exécution par les hommes du bataillon des femmes, enfants et vieillards juifs d'un hameau polonais comptant 1'800 juifs, le commandant du bataillon, écœuré par l'ordre qui lui avait été donné, propose à ceux qui ne s'en sentent pas la force, de ne pas participer à la mission. Seulement 12 hommes (2,4%) sur les 500 du bataillon refusèrent d'accomplir la mission». Browning met au cœur de ces comportements criminels certains facteurs également mis en évidence par le psychologue Stanley Milgram (1933-1984): le conformisme et le mimétisme grégaire qui lient les criminels entre eux et les déculpabilisent, la division organisée du «travail» et surtout la lente déshumanisation des futures victimes.